Chroniques transatlantiques d’un désastre parfaitement inutile

Il est des voyages qui élèvent l’âme. D’autres qui élèvent seulement la tension artérielle. Celui de Mireille et Jean-Baptiste, couple méthodiquement banal originaire de Limoges, appartient à une troisième catégorie encore peu documentée : celle des péripéties absurdes dont la seule cohérence réside dans leur parfaite inutilité.
Tout avait pourtant commencé avec une rigueur presque administrative. Itinéraire imprimé en triple exemplaire, valises pesées au gramme près, adaptateurs de prise classés par tension. Mireille, pragmatique jusqu’à l’obsession, avait même prévu un classeur “Imprévus plausibles”, soigneusement divisé en sous-sections : Retard mineur, Retard majeur, Retard philosophique. Jean-Baptiste, quant à lui, avait emporté un guide touristique des États-Unis datant de 1997, au motif qu’« on n’a pas fait mieux depuis ».
À leur arrivée à New York, première anomalie : le taxi qu’ils hèlent refuse de démarrer tant que Jean-Baptiste ne lui raconte pas une blague “suffisamment européenne”. Pris de court, il improvise une histoire sur un Belge, un Suisse et un Croissant existentiel. Le chauffeur pleure, le moteur démarre, mais uniquement en marche arrière. Ils traversent Manhattan à reculons, Mireille notant scrupuleusement l’événement dans la section “Retard conceptuel”.
Le lendemain, au petit-déjeuner, l’hôtel leur sert des pancakes de taille réglementairement discutable : chacun mesure exactement 42 centimètres de diamètre et émet un léger bourdonnement. Mireille tente de les découper avec un couteau suisse, mais les pancakes se défendent en adoptant une texture caoutchouteuse. Jean-Baptiste, toujours confiant dans les traditions, verse du sirop d’érable. Le liquide remonte alors à contre-gravité et disparaît dans le plafond, laissant un discret message en anglais : “Nice try.”
Décidant de fuir la ville pour retrouver une Amérique plus “authentique”, ils louent une voiture. Le GPS, d’une courtoisie glaciale, leur propose trois itinéraires : rapide, pittoresque, ou “moralement ambigu”. Par curiosité, Jean-Baptiste choisit le troisième. Pendant quatre heures, la voiture emprunte des routes qui semblent hésiter sur leur propre existence, traverse un rond-point infini et s’arrête finalement devant une boutique vendant exclusivement des chaussettes gauches. Le vendeur leur explique que la droite est “une construction sociale”.
Plus loin, dans le Nevada, ils rencontrent un ranger qui ne protège rien de particulier mais surveille avec ferveur un cactus suspect. Celui-ci, affirme-t-il, change de forme selon les débats politiques. Mireille, sceptique, entame une discussion sur la fiscalité européenne : le cactus se transforme immédiatement en chaise longue. Jean-Baptiste s’y assoit et s’endort pendant six heures, rêvant qu’il est lui-même un meuble en kit sans notice.
Le point culminant du voyage survient à Las Vegas. Dans un casino désert, une machine à sous leur propose une mise inédite : un souvenir d’enfance. Mireille hésite, puis mise le jour où elle avait perdu son cartable en CE2. La machine clignote, émet un bruit de fax contrarié, et recrache… le cartable lui-même, intact, contenant un goûter encore tiède. Jean-Baptiste, galvanisé, mise son premier amour. La machine se met à tousser, affiche “Erreur 404 : sentiment introuvable”, puis distribue une poignée de jetons en forme de macarons.
Dépassés mais méthodiques, ils décident de rentrer. À l’aéroport, le contrôle de sécurité confisque le cartable, jugé “temporellement ambigu”, mais leur rend en échange une carte postale représentant une ville qu’ils n’ont jamais visitée. Au dos, une phrase : “Merci d’avoir contribué à la stabilité de l’incohérence locale.”
De retour à Limoges, Mireille classe les documents restants dans une nouvelle section : “Absurde irréfutable”. Jean-Baptiste, lui, conserve précieusement les macarons de la machine à sous, persuadé qu’ils finiront par lui révéler quelque chose d’important. Pour l’instant, ils ne font que changer légèrement de goût selon l’heure.
Et c’est peut-être cela, au fond, le véritable enseignement de leur périple : dans un monde où tout semble devoir faire sens, il subsiste des territoires où la logique prend des vacances sans prévenir. Mireille en a tiré un tableau Excel. Jean-Baptiste, une légère méfiance envers les pancakes.